Papa Maman Fiston

Bande dessinée parue en épisodes dans la revue Tchouc-Tchouc
Paru en recueil chez Actes Sud BD le 2 octobre 2019


 

J’ai commencé Papa Maman Fiston il y a maintenant pas mal d’années. Ce ne furent d’abord que quelques dessins, ceux qui figurent sur les trois premières pages du livre, et quelques autres épars. 
J’avais alors des suées à l’idée de la violence qu’on risque d’exercer sur le monde du simple fait qu’on existe ; je souhaitais faire de cette problématique le cœur d’un travail. Je m’intéressais au principe, trouvé dans mes lectures, d’une « force qui choisit de ne pas s’exercer » (relativement à la justice, à l’action juste). 
Ainsi apparut le fort et inquiet Papa, toujours soucieux de l’usage destructeur qu’il risque de faire de son existence physique ; et, pour lui faire face, le frêle animal Biquette. En dessinant, le décor campagnard et le reste de la famille me vinrent sous la plume. 
Cependant, je n’avais pas d’histoire, et n’arrivais d’abord pas à imaginer de suite à ces premiers dessins ; je sentais seulement qu’un récit de type naturaliste ou documentaire (type vie réaliste à la campagne) ne pourrait pas convenir. Périodiquement, je rajoutais deux ou trois images que les premières me semblaient pouvoir autoriser ; mais rapidement j’étais de nouveau bloqué, et n’étais pas sûr de pouvoir aboutir un jour ce commencement, que je remettais dans un tiroir. 



Ensuite mon père mourut, ce qui me rappela les dessins déjà réalisés où le Papa de l’histoire se laisse mourir de faim. (Sa position et son visage sur son lit de mort me le rappelèrent.) J’eus le désir de reprendre mon projet, sentant que je pourrais l’investir d’une autre manière, ce qui fut finalement possible après quelques temps encore, quand une autre bande dessinée réalisée dans l’intervalle (2 Suiveurs) m’eût permis de tenter une manière plus symbolique de traiter un récit, et m’ait aussi permis d’introduire de me réconcilier avec une forme d’humour. 
Tout se débloqua ; chaque dessin nouveau en appelait un ou plusieurs autres, et me guidait dans mon histoire. 

(Au sujet de mes « sources », l’une des images où Papa meurt est réellement conforme à la mort de mon père : c’est celle qui se passe dans la remise à bois, dans le deuxième chapitre. 
Mon père n’était pas, loin s’en faut, aussi charpenté que le père de Fiston ; mais il l’était tout de même assez pour que je sois impressionné, enfant, de le voir descendre du toit de sa ferme dont il remplaçait les tuiles en plein soleil d’été, ce qui lui faisait ensuite « peler » la peau du dos, ainsi qu’on le voit dans une autre scène. 
Quant à moi le personnage dont je dois avoir été le plus proche, est probablement hélas le difficile Toto ; quoi qu’il y ait aussi mélange, pour le tempérament d’adulte, avec celui de Papa. 
À propos du personnage de Maman, prière est demandée de patienter jusqu’au deuxième volume (Maman amoureuse de tous les enfants, début 2020) pour lui voir attribuer un rôle d’avant-plan, quoi que je ne considère pas exactement qu’elle fasse ici seulement de la figuration ; car, si l’on peut dire qu’elle n’existe pour l’heure presque que corporellement, ou corporellement en premier lieu, c’est il me semble à l’égal du restant de la famille, qui a simplement moins eu à attendre pour qu’on se penche plus longuement sur son cas.)

Il me faut dire encore que Papa Maman Fiston est tout entier né du dessin, du désir de pousser mon dessin dans une nouvelle voie où je sentais que j’aurais profit à m’engager ; voie toute intuitive, dont je sentais qu’elle me ferait profiter d’une énergie nouvelle, et que le travail qui en résulterait aurait « des choses à dire », pourvu seulement que je le laisse courir aussi librement que possible. 
Je crois faux de penser que le dessin soit neutre, et ne possède en lui-même (en les lignes et les formes qu’il admet, et en ce qu’il aime ou répugne à représenter — s’il est libre et non-dirigé) un contenu précis, et que la charge intuitive à l’œuvre dans sa réalisation ne sache fort bien et mieux que nos propres idées ne le savent, ce qui vaut la peine d’être exprimé à l’instant où l’on dessine. Il me semble que ce contenu possède en lui-même sa propre profondeur, qu’un récit peut ensuite tenter de dérouler. 
Ainsi, presque aucune des situations où les personnages se retrouvent n’était préméditée, ou bien à peine était-elle préméditée que je me jetais sur la plume pour me laisser guider par la joie d’avoir trouvé ce qui me semblait une bonne idée, plutôt que, plus tard, par le souvenir de cette joie. J’ai travaillé sans crayonné ni préparation d’aucune sorte, accumulant les bribes de dessins et de dialogues, et n’ai finalement refait que peu d’images ; me bornant au bout d’un certain temps à essayer d’organiser ce « contenu » (avec ciseaux et bande adhésive), en essayant de ne pas en abîmer ou amoindrir le sens. 

J’ai dit que j’ai dessiné sans préparation ; je peux ajouter, peut-être, que j’étais en quelque sorte à la recherche du « miracle » consistant à dessiner précisément ce qu’on ne sait pas dessiner, et à s’y atteler de telle manière qu’on y parvienne, pourvu qu’on y croie, c’est-à-dire pourvu qu’on mise tout sur l’attention à l’œuvre à l’instant de dessiner, plutôt que sur des connaissances techniques qu’on n’a pas et sur lesquelles on ne veut pas se baser, afin que l’attention soit seule à l’œuvre. 
Je ne sais pas ce qu’on pensera du résultat ; quant à moi je fus souvent, à l’instant du travail, surpris et content — c’était avant, bien sûr, que je ne me trouve forcé de me lire et relire un tel nombre de fois qu’il n’y ait pas grande surprise qui puisse y résister. Puisque tel n’est pas votre cas, je vous souhaite bonne lecture de ce « gros machin ». 

Juin 2019

Lire une belle chronique sur Babelio




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Photographies des planches :







 






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